Au petit matin, lorsque les deux femmes se retrouvent devant une tasse de café, l’une attend impatiemment les commentaires, les premiers et les seuls qui lui tiennent vraiment à cœur, qui dépassent de loin toutes les remarques et réajustements de l’éditeur. L’autre, les yeux cernés par une nuit de lecture, déverse en un mélange brut de sensations, de critiques, de souvenirs, ce qu’elle a absorbé durant les heures précédentes.

Toutes deux savent qu’il est trop tard pour changer quoi que ce soit à la maquette prête à sortir des presses. Là n’est pas leur but. Anne, durant ces instants, s’enthousiasme pour l’histoire ou s’accroche à quelques détails qui la chiffonnent, parce que la réalité fut autre, parce qu’elle aurait accentué ce trait de caractère, parce que pendant ces heures partagées, entre souvenirs et refonte du passé, elle est vivante.

Marine, elle, trouve dans ces moments l’âme sœur qui comprend, qui sait, qui déchiffre au-delà du sens commun, parce qu’elle y parsème inlassablement en petites pincées éparses un peu de leur vécu, de leurs difficultés aussi. Elle tente d’y apporter le sens qu’on ne discerne pas lorsque nos yeux sont rivés sur le quotidien. Entre elles, aucun artifice, aucune contingence stylistique ou commerciale ; les exigences de la publication sont ailleurs ; hors de ces murs. Là, dans cette maison aux résonances, aux parfums de vielles pierres et de bois ciré si familiers et uniques à la fois, au travers de leurs échanges rituels, Marine et Anne, Anne et Marine, les deux alliées inséparables, indissociables, font vivre la fiction sortie d’une plume, des limbes de leur passé, de leurs pensées et, en une nuit, refondent une histoire plus vraie que la réalité revisitée.

Alors, elles discutent, elles débattent, elles disputent un mot parfois à l’histoire. Et elles peuvent encore y consacrer des heures. Des heures denses, dont elles seules ressentent l’existence et l’intensité. Des heures qui n’appartiennent qu’à elles, qu’elles n’ont volé à personne, mais qu’elles gardent jalousement cachées. Secrètes. Des heures qui ne sortiront pas de cette maison, par respect pour leur estime mutuelle qui s’est révélée très tôt dans leur vie, au point de les unir dans une fraternité qu’elles ont choisie, quitte à pousser hors de leur cercle celle que les cartes de l’existence avaient déjoué pour – ou contre - elles.

Pourtant, la tonalité trop anodine des paroles de Marine dépose quelque chose d’aigre au fond de la bouche d’Anne. Même si Marianne semble d’emblée hors-jeu.

Ce soir, l’absence du nouveau roman crée une faille dans l’espace qui les unit. Pas grand chose, une petite entaille, minuscule coupure de l’index qui s’est frotté à une herbe un peu raide. Dans laquelle une substance amère s’infiltre à peine, s’insinue avec une lenteur extrême, mais que rien ne saurait détourner de son dessein. Seraient-ce quelques gouttes de méfiance qu’Anne vient de déglutir ?

Le verre à la main, Anne s’est levée et s’approche de la porte-fenêtre qui mène au jardin. Le ciel plombé de ces derniers jours laisse filtrer un peu plus de clarté.

C’est peut-être simplement cela, son amertume. La pluie et une froidure persistante, alors que la douceur de l’été devrait déjà les envahir. Le même ciel que ce jour de juillet où Alex est parti des années auparavant. Un été trop frais, trop gris, qui mine, qui semble lester l’humeur pour l’éternité. Une période anniversaire qui heurte souvent Anne, même si elle s’en défend depuis ce jour. De toute façon, elle n’est pas le genre de femme à s’épancher sur elle-même. Que sont quelques années de vie commune qui se brisent ? Certainement pas une tragédie !

Marine a toujours feint de la croire, mais au fond, elle est incrédule. Comme si cette séparation, la première, plus qu’Alex lui-même, avait laissé son emprunte quelque part, marque originelle et inaltérable dans un creux, un repli auquel Anne n’aurait pas accès, comme le point de départ des autres. Des autres ruptures.

Anne ne parvient juguler son penchant au drame dès qu’il s’agit de ses relations amoureuses.

Extrait de roman de Laure Lie, 2007. A suivre selon les humeurs et les périples de l'auteur... et en accès libre et en totalité sur le site des Editions Léo Scheer, rubrique M@nuscrits {Beta}